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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 15:23

 

Rédigés en 1835 après la rupture du poète avec l'écrivaine George Sand, les quatre poèmes lyriques des Nuits (MaiDécembreAoût et Octobre) forment une chronique passionnelle et douloureuse déclinant les saisons du cœur et de la vie. Dans La Nuit de décembre, la plus originale par la forme, Musset revisite son passé d'enfant, d'adolescent et d'amant trahi. Il y réveille les fantômes d'un double étrange et complice « qui lui ressemblait comme un frère ».

 

 

 

Du temps que j’étais écolier ,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s’asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir ,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Son visage était triste et beau :

A la lueur de mon flambeau,

Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur sa main,

Et resta jusqu’au lendemain,

Pensif, avec un doux sourire. 

 

A l’âge où l’on est libertin,

Pour boire un toast en un festin,

Un jour je soulevais mon verre.

En face de moi vint s’asseoir

Un convive vêtu de noir ,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Il secouait sous son manteau

Un haillon de pourpre en lambeau,

Sur sa tête un myrte stérile.

Son bras maigre cherchait le mien,

Et mon verre, en touchant le sien,

Se brisa dans ma main débile.

 

Partout où, sous ces vastes cieux,

J’ai lassé mon cœur et mes yeux,

Saignant d’une éternelle plaie ;

Partout où le boiteux Ennui,

Traînant ma fatigue après lui,

M’a promené sur une claie.

 

Partout où, sans cesse altéré

De la soif d’un monde ignoré,

J’ai suivi l’ombre de mes songes 

Partout où, sans avoir vécu,

J’ai revu ce que j’avais vu,

La face humaine et ses mensonges

 

Partout où, le long des chemins,

J’ai posé mon front dans mes mains,

Et sangloté comme une femme  

Partout où j’ai, comme un mouton,

Qui laisse sa laine au buisson,

Senti se dénuder mon âme

 

Partout où j’ai voulu dormir ,

Partout où j’ai voulu mourir ,

Partout où j’ai touché la terre,

Sur ma route est venu s’asseoir

Un malheureux vêtu de noir ,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Alfred de Musset, Poésies nouvelles 

Paris, décembre 2012

Paris, décembre 2012

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