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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 12:50

 

Les écrits de Paris sont des écrits d’action. Ils instrumentent la volonté et l’émotion de scripteurs inquiets, à la recherche de leurs proches ; ils font entendre aussi la voix des voisins, des compatissants, d’un peuple bouleversé ; et ils raniment la compétence des cités à célébrer leurs héros. Ils transforment la grande diversité humaine de la ville de ses styles, de ses genres en une nappe continue qui recouvre comme des bandelettes curatives le corps des blessés de la cité.

Mais l’action touche d’autres domaines. L’exposition des écrits suit les règles ancestrales de la publicité. Souvent à hauteur d’homme, permettant une lecture rapprochée, où alors, lorsqu’ils s’éloignent, de proportion monumentale, les écrits d’après la catastrophe se conforment aux normes de lisibilité et de visibilité urbaines.

Tout passant est, de fait, déchiffreur des signes qui l’entourent. Ici, les lectures se font silencieuses, attentives, atterrées, impuissantes. Pourtant, chacun en lisant fait circuler la force des encres multicolores, la force blanche des supports de papier, la force des messages répétés encore et encore, la force des signatures accumulées. Les lecteurs rassemblés forment un peuple unique.

Tout passant peut devenir auteur d’une inscription. Là, des gobelets de crayons ont été fixés aux grillages, chacun peut écrire, ajouter son texte manuscrit à l’immense partition qui innerve la ville. Chacun, en écrivant, contribue à transformer la douleur en signes. Un geste de la main suffit pour entrer dans l’œuvre polygraphique pour prendre place parmi les auteurs et tendre une nouvelle ligne du réseau.

Force conjuguée du graphique et du lexique, de la main et de l’œil, nous voici peut-être, au fond du plus profond de la raison d’écrire. Les écritures exposées font saillir une autre dimension de l’espace urbain, sa dimension politique. L’espace public ainsi réaménagé montre à chacun qu’il appartient au même corps, à la même entité qui l’englobe, et chaque scripteur, chaque lecteur, parce qu’il produit cet espace, réaffirme sa qualité de citoyen. La nécessité d’écrire aux yeux de tous, et surtout la pulsion de la signature qui s’empare de milliers de passants, évoque irrésistiblement l’idée d’une cérémonie civique.

Béatrice Fraenkel – Les écrits de septembre –New-York 2001 (Texuel). Directrice d’études à EHESS, enseigne la sémiologie de l’écrit, l’histoire de la culture de l’écrit, la communication et la formation à l’enquête de terrain.

Ecritures - Paris - France

Ecritures - Paris - France

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