Entre piste et route
Peut-être le paysage n'est-il que cheminements. Supposons que nous soyons à la recherche d'un beau paysage, digne d'être admiré, peint ou photographié. Cette quête suppose un mouvement qui nous conduit jusqu'au point de vue désiré. Le trajet peut ainsi s'appeler désir de paysage. Les multiples constructions humaines que nous utilisons peuvent également être utilsées comme du désir, de la volonté, ou de la nécessité d'un paysage. Nous empruntons des allées, des chemins, des routes et des rues, des autoroutes, des voiries et des sentiers dont les apparences supportent et transforment notre quête. Du début à la fin, ces voies nous préparent, nous instruisent et nous entraînent vers une destination connue ou préssentie. Nous pouvons considérer que ce désir de paysage est déjà le paysage ininterrompu qui s'incarne, se fabrique dans les chemins reliant plusieurs points de vue.

Les chemins sont autant de cordes qui se détendent pour nous propulser vers des lieux singuliers. Au lieu que notre mouvement suive une flèche tirée à la perpendiculaire de la corde, nous cheminons dans celle-ci en jouissant de ses vibrations et de ses tensions et de ses relâchements. Les flèches se perdent dans le paysage suivant nos regards, pas l'arc qui nous est prêté.

Si l'on pouvait saisir nos cheminements, les empoigner pour se les montrer, nous agiterions dans nos mains des éclairs divins, des rameaux secs ou verts, des branchages, des ressorts compliqués ou des tresses et des chignons. Le vertige dû à cet accès de gigantsisme nous pousserait certainement comme Gulliver voyageant entre l'immense et le minuscule à suivre les fourmis, les chenilles et autres petits grimpeurs souvent écrasés sous nos pas. Pour nous calmer, nous pourrions aussi compter les graviers blancs pris de l'enrobé des routes, ou faire la sieste sous le bas-côté, car le chemin à faire, avec la conscience qu'il est à faire, tout autant qu'il nous fait, va demander le meilleur de nous-même.

Une autre manière de voyager pour que le trajet, la route, soit le voyage lui-même, est de jouer à la manière de Blaise Cendrars. Il recommendait de prendre n'importe quel train direct dans n'importe quelle gare de Paris pendant une heure, puis de changer pour un "tortillard" pendant une-demie heure. Une fois arrivé, il suffisait de marcher dix minutes sur la grand route, et encore cinq minutes sur un chemin de traverse, pour se trouver dans un lieu historique, ce qui revient à dire un paysage digne d'intérêt.
En changeant le mot "direct" en TGV, "tortillard" en TER ou RER, l'expérience de bourlinguer, cette mise en pratique de l'hodologie - à moins que ce ne soit l'inverse - vaut toujours la peine.
En bourlinguant
Entretien de Blaise Cendrars avec Michel Manoli
(Archives INA-Radio France, 2 CD 1995)
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