Souvenirs d'un bref voyage à Amsterdam

Nous étions arrivés à Amsterdam par un après-midi pluvieux après un long voyage en Thalys, et le spectacle le plus quotidien, le plus banal d’un hall de gare, parvint à nous donner une émotion aussi mystérieuse, aussi exceptionnelle qu’un tableau de Vermeer. C’était un peu comme franchir l’Atlantique et se retrouver d’un coup dans le cœur de Harlem, accompagnée d’un ami à qui je souhaitais montrer qu’un peintre pouvait être le contraire d’un petit-maître. Contrepied peut-être inconscient.
Les personnages des tableaux de Vermeer semblent être habitués à ne pas sortir des limites imposées par une vie de classe moyenne. Les figures n’ont pas et ne prétendent pas avoir de majesté. Elles sont simples en toute chose.
On dit que la peinture de Vermeer s’adresse aux gourmets. Elle fait penser à des choses qui se touchent, comme l’émail et le jade, la laque et le bois poli, puis à des choses que l’on obtient avec des recettes compliquées et délicates comme une crème, un coulis, avant de nous faire définitivement songer aux choses vivantes de la nature : le cœur d’une fleur, l’enveloppe d’un fruit, le ventre d’un poisson, l’œil agatisé de certains animaux.

Dans ses trente-quatre tableaux, Vermeer n’a peint que cinq miroirs. Quatre d’entre eux ne laissent voir aucun reflet. Seul celui de ‘La leçon de musique’ porte un reflet visible. Seul ce miroir reflète quelque chose. Le miroir incliné reflète le buste de la musicienne ; il reflète aussi l’angle de la table peinte au premier plan du tableau ; finalement, dans la partie supérieure, le reflet se continue et, au-delà de l’espace représenté dans le tableau, le miroir montre la base du chevalet du peintre en train de peindre la scène que nous voyons. Il énonce donc incontestablement « le scénario de la production » de la Leçon de musique. Autrement dit, le miroir de cette leçon de musique présente la représentation comme telle : ces personnages sont des modèles et rien de plus. Cette vue d’intérieure avec figures est une construction artificielle, représentation d’une représentation. Pour Vermeer, la peinture est bien cosa mentale. Vermeer est au sommet le plus aigu de la tradition réaliste du Nord, mais il est aussi la poésie du réel et de son vertige, rla poésie du miroir. Cette cavité factice ou le monde vient reconstituer son illusion mouvante, dans un espace qui n’existe pas, où s’élance le regard, mais que ne peut pénétrer la main. Monde lumineux, plus parfait, plus lisse, monde de cristal que le verre où il se compose, cuirasse d’un émail transparent et glacé, comme le vernis d’un tableau, comme la coquetterie d’un collier de perle.
De tous les instruments de musique à clavier représentés par Vermeer, la virginale de la ‘Leçon de musique’ est le seul dont le couvercle redressé ne porte pas de paysage mais un texte en latin, une allégorie à la musique : la musique accompagne de la joie, remède des douleurs.

En se promenant dans les rues d’Amsterdam, on se prête au jeu touristique : celui de s’émouvoir d’une copie, ou d’une mauvaise copie. Le goût de l’objet supplante celui de l’œuvre d’art. Nous achetons : un plat bleu et blanc représentant une vue de Delft ou un bateau pour Fatima ; des petits aimants décoratifs pour mon frigo : deux petits carreaux de faïence de Delft. Un autre plus tard, avec le visage enjoué de Rembrandt. Au marché, nous achetons des oignons de tulipes, des klaxons de vélos. The Corrs passent en boucle sur une chaîne de radio, dans un bel hôtel près de l’Oosterpark. Les canaux de la ville sont silencieux.

A peine la Hollande arrache-t-elle son indépendance que ses peintres, libérés de l’envoûtement italien, tel un dormeur réveillé qui dissipe les restes de son rêve et rejoint la réalité, retrouve le sens de la vérité positive. Cette vérité, ils ne la retrouvent totale qu’avec Vermeer et sa génération : il est la goutte d’ambre au terme d’une longue évolution. Aussi, se retrouve en lui, sous le vêtement nouveau qui est celui de son époque, l’esprit qui avait déjà animé les primitifs du 15e siècle : la fascination du réel. Cet affinement du réel, nulle ville n’y était plus propice que Deflt, la ville des céramiques froides et bleutées, onctueusement émaillées, et des tapis doux, profonds et silencieux, colorés comme un tapis marocain et rempli des sables du désert. Ville des industries de luxe, mais aussi des instruments de mathématique et de physique, ville des riches marchands devenus patriciens.

Au fond, tout au fond du port d’Amsterdam, on sent l’horizon se dilatant à la manière de l’encre dans un buvard. Ainsi, la mer, qui de loin découpe nettement l’anse d’une plage, et de près la ronge de mille petites vagues qui viennent se fondre dans le sable. Un immense trois-mâts, l’Amsterdam, est amarré de l’autre côté du polder de Java Eiland. On dit qu’il s’échoua en 1749 sur les côtes anglaises : les voiles sont blanches et leur volume lumineux rivalise avec le jour. Le soleil de septembre tourne doucement sur un mur, paisiblement, avec la régularité patiente de l’heure. Tout est clos et repose en soi-même. Notre attention ne peut plus s’esquiver. Le voilier ne regarde nulle part, sinon à l’infini.
Les gens se taisent. Ils ont l’attitude d’accomplir tous les actes muets où l’esprit s’applique et pourtant se détend : écrire, soupeser une perle, observer la taille d’un diamant, en mirer d’autres dans une glace, regarder couler le lait, peindre, méditer, rêver. Surtout rêver.

A travers l’espace, un lien occulte me rattache à un partenaire invisible, celui à qui on écrit cette lettre, celui à qui on remettra cette autre, celui à qui j’envoie ces nouvelles. Et vers les extrémités du monde, vers l’infini de l’univers, se dessine la pensée plus virile du géographe, et de l’astronome de Vermeer, inscrits dans un monde étroit, farouchement ramassé sur lui-même, jalousement ordonné, irradiant de clarté visible comme la blancheur du mur. Un mur comme une cartographie, puis encore une carte, des pays, des continents, les dix-sept Provinces Unies de Claes Jansz, l’Europe. Un globe, des mers, des océans et des îles.
Il n’y a pas de raison de mettre en doute la sincérité et la profondeur de cet engagement.
/image%2F1217620%2F20250328%2Fob_90cca8_319760751-709639987126411-760715620080.jpg)