Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le sarcophage, de Yòrgos Ioànnou à Thessalonique

Publié le par Dominique

L’héroïne de ce livre est une ville : Thessalonique, au riche passé antique, byzantin, turc et juif, aux quartiers populaires grouillants de vie, à la fois jeune et pleine de fantômes.
Le héros, c’est l’auteur : Yòrgos Ioànnou, tourmenté, solitaire, écorché vif, enfant de cette ville qu’il aime comme une mère et qui l’étouffe.

En 1971, à quarante-quatre ans, quasiment inconnu encore, il publie comme un exorcisme ces vingt-sept histoires autobiographiques. Elles font revivre les années noires de l’Occupation allemande et de ce qui a suivi, en alliant Éros et Thanatos, tragédie et humour, et l’auteur se révèle un merveilleux conteur.

 

Le héros de ce livre : un certain Yòrgos Ioànnou, né à Thessalonique en 1927 de parents réfugiés, chassés de Turquie d'Europe en 1922. Son père était conducteur de locomotive. Le fils est devenu professeur de lettres classiques ; il a exercé un peu partout en province, et même en Libye pendant deux ans — son seul voyage hors de Grèce. Quand il publie Le sarcophage, en 1971, à 44 ans, après deux minces recueils de poèmes et un de prose, il est pratiquement inconnu.

L'héroïne du livre : la ville où il a vécu. Thessalonique, mère détestée autant qu'aimée. Vieille princesse au riche passé antique et byzantin, prisonnière des Turcs jusqu'en 1912, aujourd'hui capitale de la Grèce du Nord. C'était une ville-carrefour, où cohabitaient Turcs, Albanais, Bulgares, Arméniens, Grecs et Juifs (ces derniers majoritaires) ; Ioànnou l'a vue devenir totalement grecque : ses minarets ont disparu dans les incendies et les séismes, et presque tous ses Juifs à Auschwitz.

Le sarcophage est une autobiographie à peine transposée. Ioànnou n'invente pas ses histoires : on n'écrit bien, dit-il, que sur ce qu'on a soi-même vécu. Plutôt que des nouvelles, ces textes sont des «proses», comme il les appelle, à mi-chemin entre l'autobiographie, la fiction et l'essai. Ajoutons-y la chronique : Ioànnou ne cesse d'entrelacer drames personnels et collectifs. Le charme et la force du livre viennent en partie de là, de cet équilibre entre le je et le nous — surtout dans les récits de l'adolescence et de la guerre, que l'auteur eut la terrible chance de vivre en même temps. On n'a jamais mieux parlé de Thessalonique, et rarement aussi bien de la Grèce. En fait, mine de rien, par petites touches, brefs coups de projecteur, c'est l'âme grecque tout entière que capte Ioànnou. Tout est là, senti, vécu : l'héritage antique, la religion byzantine, les traditions populaires — la «Grèce éternelle», encore vivante alors, survivante aujourd'hui. Il fallait, pour la rejoindre ainsi, un homme à la fois savant et simple, comme Ioànnou ; un homme que sa culture a mené vers ses racines lointaines sans l'éloigner de ses origines populaires, non moins précieuses pour lui.

Mais si Le sarcophage fascine à ce point, c'est qu'à travers la chronique son auteur va plus loin, plus profond — comme dans toutes ces pages où sans grands discours, à coups de petits détails concrets, il retrouve dans sa fraîcheur intacte, violente, la révélation de ses premières années de guerre : la force d'Éros, de Thanatos, et surtout les liens secrets qui les unissent.

Le frémissement qui parcourt ces histoires est la trace des éblouissements et des blessures du passé ; il a aussi des sources plus actuelles, plus douloureuses encore. Le sarcophage est dicté d'abord par un besoin lancinant de se confier, de vaincre une solitude infernale, de se libérer d'une masse de culpabilités ; c'est une confession — ou plutôt une demi-confession : ce qui lui donne cette tension, cette urgence, c'est la lutte intérieure — et les ruses infinies — de quelqu'un qui crève à la fois d'envie de tout dire et d'angoisse d'avoir tant à cacher. Il y a là, rôdant derrière les mots, un double non-dit, deux souffrances. La première est collective : en 1971, la dictature écrase la Grèce depuis quatre ans — Ioànnou, «démocrate jusqu'à l'os», y fait allusion ici plus d'une fois, mais de façon inévitablement furtive. La seconde souffrance, plus intime, c'est sa sexualité, impossible à vivre au grand jour à cette époque en Grèce, et qu'il tentera toujours d'avouer sans jamais s'y résoudre entièrement.

Textes courts, phrases courtes, tout est ici ramassé, intense ; d'autant plus intense que l'émotion, très souvent, nous atteint par surprise. Ioànnou le subtil nous mène du sourire aux larmes et de l'angoisse au rire avec une aisance, un humour, une ironie, qui rendent plus vif et plus juste encore, car tremblé comme la vie, ce portrait d'un homme et d'un temps. Tout cela porté par une langue qu'on s'étonne de découvrir à l'examen si finement travaillée, tant elle est vigoureuse et familière — comme si l'auteur, au lieu d'écrire, nous parlait. En cela aussi, ce livre est grec.

Le sarcophage une fois publié, Ioànnou quittera pour toujours sa ville natale où il étouffe. Devenu athénien, il écrira encore deux livres d'essais sur Thessalonique, et d'autres recueils de proses, dont le flamboyant Douleur du Vendredi saint, sans doute son chef-d'œuvre, avant de mourir en 1985, à 57 ans. Il laisse également des traductions du grec ancien et du latin, des recueils de contes et de chants populaires, de pièces pour le théâtre d'ombres...

 

Thessalonique

Thessalonique

Lettre de Salonique

Lettre de Salonique

Le sarcophage,  de Yòrgos Ioànnou à Thessalonique
De Salonique pour Gênes

De Salonique pour Gênes

Le sarcophage,  de Yòrgos Ioànnou à Thessalonique
Le sarcophage,  de Yòrgos Ioànnou à Thessalonique
Le sarcophage,  de Yòrgos Ioànnou à Thessalonique