En Louisiane, la chasse aux migrants
En Louisiane, la chasse aux migrants ordonnée par Trump met leurs défenseurs à rude épreuve.
Le 3 décembre, l’ICE, la police fédérale de l’immigration, a lancé ses premiers raids sur La Nouvelle-Orléans, procédant à des arrestations en masse. Face à cette déferlante, les avocats sont dépassés. Confrontés à une justice expéditive qui les réduit à l’impuissance, ils peinent à croire encore en la force de la loi.
Jusqu’au dernier moment, le lieu du rendez-vous devait rester secret. Ce 2 décembre, en fin de journée, des dizaines de personnes bravent le froid pour prendre place sur les bancs en bois de l’église protestante First Grace of the United Methodist Church, à l’ouest de La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Pendant que le pasteur installe un écran sur les marches de l’autel, les quelque 200 habitants du quartier et militants pour les droits des réfugiés s’installent et chuchotent entre eux.
« Il faut à tout prix éviter d’attirer l’attention d’agents de la police aux frontières, qui pourraient attendre à la sortie de la réunion pour arrêter du monde », explique Lydia Prislovsky, 26 ans, avocate spécialiste de l’immigration et bénévole au sein de l’ONG Union Migrante (« syndicat des migrants »). Aux Etats-Unis, les lieux de culte font partie des rares bâtiments où les forces de l’ordre ne peuvent pas pénétrer sans une autorisation explicite de l’autorité religieuse.
Ce soir-là, la jeune femme est venue assister à une formation organisée par la structure de défense des droits des réfugiés. Elle veut être parfaitement au fait des dispositions légales permettant d’aider les personnes arrêtées lors des opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police fédérale de l’immigration, et de la Border Patrol (BP), la police aux frontières.
Ces neufs derniers mois, à travers les Etats-Unis, à la demande de l’administration Trump, les agents de ces deux entités ont arrêté environ 220 000 personnes accusées d’être en situation irrégulière, lors de violents raids, parfois filmés et diffusés sur les réseaux sociaux. Chargé de plusieurs dizaines de sessions comme celles-ci à travers la ville, le syndicat des migrants insiste : les enregistrer avec un smartphone est un « droit constitutionnel ».
(suite Journal Le Monde du 13 décembre 2025)
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Thomas Piketty : « Le véritable ennemi de la droite nationaliste et extractiviste incarnée par les trumpistes est la gauche sociale-démocrate mondiale ». Par Thomas Piketty, économiste
La brutalité avec laquelle l’administration de Donald Trump tente d’imposer son projet témoigne du déclassement des Etats-Unis au niveau mondial et de la peur que lui inspirent les forces de gauche, constate l’économiste dans sa chronique.
L’année 2025 a été marquée par le choc Trump : un déferlement inouï de brutalité extrême, de nationalisme décomplexé et d’extractivisme sans limite qui a ébranlé le monde comme jamais depuis 1945. Pour mieux comprendre ce qui l’a rendu possible – et comment y faire face à l’avenir –, il faut commencer par revenir aux sources, c’est-à-dire au Project 2025, ce rapport de 920 pages publié en 2023 par la Heritage Foundation, le plus influent think tank conservateur de Washington. Ministère par ministère (sécurité, immigration, éducation, énergie, commerce, etc.), le rapport décrivait la stratégie à suivre après l’arrivée au pouvoir visée pour janvier 2025, allant jusqu’à préciser le contenu et le calendrier des executive orders, ces décrets présidentiels signés en public et en cascade par Donald Trump depuis l’investiture.
Le rapport s’appuyait sur les travaux de centaines d’experts conservateurs – c’est ainsi qu’ils se désignent – rassemblés par cette fondation richement dotée par des entreprises et des milliardaires. Ce qui frappe le plus quand on lit ce rapport aujourd’hui, c’est le degré de préparation technique, politique et idéologique derrière l’administration Trump. Au cours de l’année écoulée, ce dernier a suivi quasiment à la lettre les plans établis dans le cadre du Project 2025. Et la nouvelle doctrine de sécurité nationale publiée le 5 décembre par la Maison Blanche s’apparente à du copier-coller de ce projet.
De façon révélatrice, le Project 2025 distingue plusieurs ennemis politiques et idéologiques. Il y a d’abord les libéraux mondialistes, adeptes du libre-échange absolu et de la mondialisation heureuse, qui apparaissent comme les idiots utiles. Faciles à battre et à détester, ces élites libérales se moquent de la désindustrialisation, des pertes d’emploi et de la destruction des communautés locales et des liens familiaux. A l’inverse, les fiers conservateurs du Project 2025 se chargent de protéger ces communautés. D’abord en affirmant la puissance des Etats-Unis dans le monde, à grand renfort de droits de douane et d’extractivisme tous azimuts : saisies directes d’actifs (Ukraine, Panama, Groenland), tribut militaire imposé aux Européens, fuite en avant vers les énergies fossiles. Ensuite en réhabilitant l’effort, les valeurs familiales et le respect des hiérarchies naturelles et culturelles. La plaie de la fatherlessness (le fait de grandir sans père, situation qui touche notamment les minorités ethniques) est dénoncée en boucle et attribuée aux discours libéraux niant les rôles et les genres et piétinant la famille.
(Suite Journal Le Monde du 13 décembre 2025)
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(La Nouvelle-Orléans) Le ministère américain de la Sécurité intérieure a lancé mercredi une opération d’arrestations d’immigrés sans papiers présentés comme des « criminels » à La Nouvelle-Orléans, reprochant aux autorités démocrates de la ville de ne pas coopérer avec la police de l’immigration.
Le président Donald Trump a par ailleurs réitéré mardi son intention d’envoyer les militaires de la Garde nationale à La Nouvelle-Orléans, dans le sud du pays comme il l’a déjà fait à Los Angeles, Washington et Memphis, à chaque fois contre l’avis des autorités locales démocrates. Il affirme que ces renforts sont nécessaires pour lutter contre la criminalité et appuyer la police fédérale de l’immigration (ICE).
Donald Trump a dit avoir reçu un appel en ce sens du gouverneur républicain de Louisiane, Jeff Landry. « Il a demandé de l’aide à La Nouvelle-Orléans et nous serons là-bas dans environ deux semaines », a-t-il assuré. En attendant les militaires de la Garde nationale, ce sont les policiers de l’immigration qui interviennent sur place. Cette opération « chassera les pires des pires de La Nouvelle-Orléans », a affirmé sur X la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem. Le ministère a précisé dans un communiqué que l’opération visait « des immigrés en situation irrégulière criminels en liberté », mettant en cause la politique de sanctuarisation mise en œuvre par les autorités démocrates de La Nouvelle-Orléans.
Ces politiques dites de « sanctuaire » adoptées par de nombreux États et villes démocrates consistent à limiter strictement la collaboration entre les forces de l’ordre locales et les agents de ICE, notamment pour protéger les immigrés en situation irrégulière de menaces d’expulsion.
Un photographe de l’AFP sur place a assisté à plusieurs arrestations, parfois tendues, dans le cadre de cette opération.
Opposition démocrate
« Est-ce qu’on veut les criminels les plus violents en dehors de nos rues ? Absolument », a déclaré Helena Moreno, qui doit prendre ses fonctions de maire début janvier.
« Mais ce que nous avons vu à travers le pays et dans d’autres villes, c’est que la police de l’immigration semble viser les personnes de couleur et viole peut-être leurs droits à une procédure en bonne et due forme », a ajouté l’élue démocrate.
Donald Trump a érigé la lutte contre l’immigration clandestine en priorité absolue, évoquant une « invasion » des États-Unis par des « criminels venus de l’étranger » et communiquant abondamment sur les expulsions d’immigrés. Son gouvernement assimile systématiquement criminalité et immigration clandestine et assure viser « les pires des pires » immigrés ayant commis des crimes.
Mais selon des statistiques non publiées d’ICE obtenues par des experts du Cato Institute, de tendance libertarienne, seules 5 % des personnes détenues par la police de l’immigration depuis le début de l’année fiscale le 1er octobre ont été condamnées pour des actes de violence et près de 70 % n’ont aucune condamnation.
Le ministère de la Sécurité intérieure conteste ces chiffres, faisant valoir que « 70 % des arrestations effectuées par ICE concernent des étrangers en situation irrégulière criminels accusés ou condamnés pour infractions aux États-Unis ».
À Chicago, dans le nord du pays, visé par une opération similaire, un juge fédéral a ordonné en novembre la libération sous caution de plus de 400 personnes arrêtées par ICE ne présentant pas de risque pour la sécurité. Cette décision a été suspendue, le gouvernement ayant fait appel. L’audience devant la cour d’appel s’est tenue mardi, mais celle-ci n’a pas statué dans l’immédiat.
Des membres de l’unité spéciale d’intervention Immigration and Customs Enforcement (ICE) pendant des manifestations à Los Angeles, le 10 juin 2025.
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