Un livre, une page. "Entre guerres" par François Lecointre
"Abrutis par les détonations, les tympans épuisés par le vrillement strident des acouphènes qui résonnent sans fin entre deux déflagrations dont les ondes frappent le corps à en couper le souffle. Une page d'impuissance et de peur, jusqu'à l'écœurement.
S'y ajouta très vite une réaction de dégoût lorsque nous comprîmes que nous étions les cibles des deux camps, chacun d'eux ayant un égal intérêt à ce que "les soldats de la paix" subissent des pertes. Les Bosniaques saisissaient en effet chaque prise à partie violente par les Bosno-Serbes comme une occasion de tenter de blesser ou de tuer l'un des nôtres, escomptant bien que le bilan final serait porté au débit de leurs adversaires. Comment accepter de poursuivre sa mission dans de telles conditions? Surtout quand on perd les siens? Nous tentions de trouver des raisons supérieures qui auraient justifié toute cette absurdité. Un temps je fus presque persuadé d'avoir trouvé un motif recevable pour que nous demeurions des soldats convaincus de bien faire. La guerre faisait rage en Tchétchénie. A Grozny, la ville était rasée par les bombardements et la population proprement martyrisée par les forces russes déchaînées et que ne gênait aucun observateur international. D'une certaine manière, par notre simple présence, nous permettions que Sarajevo ne devienne pas un second Grozny. En somme, nous évitions le pire. Mais cela ne suffisait évidemment pas. Cette justification était bien pauvre face à celui de nos frères d'armes qui devenait aveugle parce qu'une balle venait de lui enfoncer le front. Et puis, j'étais troublé par cette phrase d'Hanna Arendt, sur ceux qui, choisissant le moindre mal, oubliaient très vite qu'ils avaient choisi le mal. On ne pouvait se satisfaire d'éviter le pire. Et de toute façon, personne ne songeait à porter cela à notre crédit.
(...) en couplant les caméras avec les tubes de canons de nos véhicules, nous avions réussi à prendre des images de snipers s'installant en position de tir et commençant leur besogne morbide sur les civils qui se lançaient dans le découvert. Certaines de ces images permirent un jour d'identifier précisément l'immeuble au sommet duquel ils étaient postés. Et cette immeuble, de façon incontestable, étaient situé à l'intérieur de la zone bosniaque. Ces miliciens tiraient sur leur propre population.
Notre colonel décida de projeter ce mauvais film à une équipe de journalistes anglo-saxons qui venaient enrichir leurs relations - horrifiés - de la situation en obtenant des témoignages des soldats du bataillon. Le bataillon implanté au cœur des combats et exposés, avec les civils de Sarajevo, aux mêmes dangers. Quelle réactions attendions nous de leur part? Je ne le sais pas trop. Autre chose certainement, que le silence gêné qui s'installa entre nous. La vérité que nos images dénonçaient ne pouvait pas être dite dans les journaux pour lesquels ils travaillaient. C'est ce jour là que j'ai découvert jusqu'où pouvait conduire, dan certaines circonstances, le respect de la fameuse "ligne éditoriale".
Je ne prétends surtout pas porter le moindre jugement sur le métier de journaliste. Je finissais par bien mesurer, engagement après engagement, qu'il est impossible de rendre compte, dans toutes ses nuances, de la complexité du réel. Que cette complexité et ces nuances n'intéressent probablement qu'assez peu la majorité des lecteurs. Qu'elles ne sont que modérément enthousiasmantes et, qu'en tout état de cause, le moloch de l'opinion publique ne s'en satisfait pas. Et puis, qu'apporteraient de plus nos informations? Que voulions-nous démontrer? En quoi la révélation de ces faits auraient influé sur le cours de la guerre? (.....) Nous savions que l'opposition entre victimes et bourreaux étaient un prétexte indispensable à l'indignation de l'opinion. Et nous étions assez lucides pour nous deviner nous-même victimes, peut-être consentantes, de cette opposition duale et du cadre moral qu'elle organisait de façon très caricaturale. De ce cadre dépendait probablement en partie l'appréciation que chacun de nous portait sur ce qu'il faisait.
Aider le gentil, c'était très bien, interdire au méchant de nuire au gentil était bien, nuire au méchant n'était pas mauvais. Notre jugement, comme celui de nos familles restées en France, était préfiguré par cet alphabet moral. (....) Nous devions maintenir une paix dont aucun des camps ne voulait, et cette mission absurde allait bientôt prendre fin. Les Serbes intensifiaient leurs tirs contre l'ensemble des zones de sécurité décrétées par les Nations Unies. L'OTAN, en appui des ultimatums adressés aux Serbes, effectuait des frappes aériennes sur les dépôts de munitions dans la région de Pale. Loin de calmer leurs ardeurs guerrières, ces frappes provoquaient un regain de pilonnage de leur part, en particulier à Tuzla où plus de soixante-dix jeunes civils trouvèrent la mort dans les bombardements du centre-ville."
page 107: "La dignité peut, aussi, avoir une valeur politique"
page 115: "J'en sais désormais suffisemment pour ne pas me croire préservé, par ma simple qualité d'homme, du surgissement de l'animal qui gît en moi."
Entre guerres de François Lecointre, collection Folio.
François Lecointre, né le 6 février 1962 à Cherbourg, est un militaire de carrière français formé à l'école militaire de Saint-Cyr. Général d'armée, il est grand chancelier de la Légion d'honneur depuis le 1ᵉʳ février 2023, après avoir été chef d'état-major des armées et chef du cabinet militaire du Premier ministre. "Entre guerres" est son premier récit.
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