Le Caire qui bat en moi, par Abdelkader Djemaï
A deux minutes du musée des Antiquités, journaux, revues, bandes dessinées et calendriers s’étalent sur les trottoirs de Talaat-Harb. Dans cette florissante avenue dédiée au grand argentier qui fonda, à la fin du 19ème siècle, la première banque égyptienne, se trouve la célèbre librairie familiale Madbouli, créée par un analphabète. Depuis des années, elle est fréquentée par des journalistes, et des artistes qui se rencontrent aussi, tout près de là, au Grillon. Les nouveaux romans, les plaquettes de poésie sont exposées dans les vitrines un café-restaurant blotti au fond d’une ruelle, où les conversations souvent animées se mêlent au son d’une fausse cascade qui coule du mur, comme une fraîche inépuisable Stella.
Sur les étalages rudimentaires des bouquinistes de Darassa ou sur les trottoirs de Marassina, de Ramsès ou du Vingt-six juillet, jour de la chute de la royauté par des jeunes officiers libres, les ouvrages neufs ou d’occasion alignent dans un joyeux désordre leurs titres. Romans, contes, manuels scolaires et techniques, récits d’aventures, recueils de proverbes et pièces de théâtre côtoient les œuvres en langues française (Guy de Maupassant, André Maurois, Pierre Benoit, Maurice Dekobra, Georges Simenon) et les séries d’Arlequin ou du Gorille, incarné au cinéma par Lino Ventura. J’ai même trouvé un vieil annuaire de la région parisienne et un numéro de l’Illustration de novembre 1915, orné de photos en noir et blanc de la Grande Guerre. Il n’y a pas longtemps, on disait qu’un livre était « écrit en Egypte, édité à Beyrouth, et lu en Irak ». Cela est moins vrai aujourd’hui avec les diverses crises qui secouent le Moyen-Orient.
Ville balzacienne et surréaliste, faite de paradoxes et de collisions, Le Caire, qui comptait trois millions d’habitants en 1870, reste profondément enracinée dans son histoire avec ses tatouages, sa mémoire, ses méandres. Romanesque, attachante et diverse, elle ressemble à un grand livre ouvert, avec ses odeurs, ses impasses sans noms et sans numéros, ses rues fertiles en spectacles, ses personnages haut en couleur. Un album avec ses photos sépia, ses pages un peu jaunies, avec ses rires, ses pleurs, ses bruits et ses fureurs comme chez Shakespeare, l’une des rares bonnes choses, avec le thé, que l’Empire coloniale anglais a amené ici dans ses bagages.
Auteur de nouvelles de récits et de romans, Abdelkader Djemaï a notamment publié « Un été de cendres », et « Le nez sur la vitre », « Sable rouge » et « 31, rue de l’Aigle », Mémoires de nègres » et « Camping », « Gare du nord » et « Nos quartiers d’été ».
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