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Le noir est une couleur ? par Michel Pastoureau.

Publié le par Dominique

(…) Vers la fin du siècle, ils sont de plus en plus nombreux à être séduits par le noir, comme l’avaient été Manet, Renoir et quelques autres une génération plus tôt. Beaucoup en font désormais la dominante de leur palette. Le retour du noir s’amplifie après la première guerre mondiale et trouve un terrai d’expression dans l’abstraction. Le suprématisme russe notamment, accorde au son statut de vraie couleur noire une importance souvent méconnue en raison du trop célèbre « Carré blanc sur fond blanc » de Malévitch (1918). Ce tableau est certes un aboutissement radical de la démarche abstraite, mais il ne rend nullement au blanc, au contraire, et il fait oublier toutes les recherches conduites autour du noir par les peintres constructivistes puis par les théoriciens du mouvement De Stijl. A l’horizon des années 1920-1930, le noir devient ou redevient une couleur pleinement « Moderne », comme sont également les couleurs primaires. : le rouge, le bleu, le jaune. En revanche le blanc et le vert sont regardés différemment et n’ont pas droit à un tel statut. Pour certains artistes abstraits, Mondrian ou Miro par exemple, le vert n’est plus une couleur de base, une couleur à part entière.

Pour ce qui est du noir, il faut attendre quelques décennies encore pour rencontrer un peintre qui lui consacre la presque totalité de son œuvre : Pierre Soulages (né en 1929). Des les années 1950, le noir posé à la spatule et la ligne tracée au couteau constituent ses principaux moyens d’expression. A partir des années 75-80, Pierre Soulages passe du noir à l’Outrenoir, terme qu’il a lui-même forgé pour qualifier un au-delà du noir. La plupart de ses toiles sont désormais recouvertes d’un même et unique noir d’ivoire, travaillé à la brosse et au spalter afin de lui donner une texture qui, selon les éclairages, produit une grande variété d’effet lumineux et de nuances colorées. Il ne s’agit pas du tout de monochromie mais d’une pratique mono-pigmentaire extrêmement subtile, produisant par reflet une infinité d’images lumineuses s’imposant entre le spectateur et la toile. C’est là un cas unique dans toutes l’histoire de la peinture, un cas limite et magnifique, qui n’a rien à voir avec les angoissants « Black Squares » de l’artiste minimaliste Ad Reinhardt carrés noirs uniformes sans aucune texture et dépourvus de toute ambition esthétique.

Tout au long du 20ième siècle, ce sont surtout les designers, les stylistes, et les couturiers qui ont assuré au noir sa présence et sa vogue dans l’univers social et la vie quotidienne. Après la guerre dans les années 20, cette modernité du noir s’accentue. Elle séduit la plupart des stylistes et ne concerne pas seulement la haute couture. La célèbre petite robe noire de Gabrielle « COCO » Chanel, créée en 1926 et qui a traversé les décennies, possède une valeur emblématique. Dans la durée, le noir reste la couleur fétiche des couturiers. Une semblable domination du noir s’observe dans d’autres métiers de la création chez les architectes par exemple, le noir est à la fois moderne, créatif, sérieux et dominateur.

Au siècle des lumières en France, le noir recule partout, aussi bien dans l’ameublement que dans l’habillement. Les gens habillés traditionnellement de noir depuis des générations lui font des infidélités. Ils restent certes habillés de sombre mais ils osent le gris, le brun,  le bleu ou le vert foncé.  

 

Michel Pastoureau, historien des couleurs, des images et des symboles, directeur à EHESS : l’Etoffe du diable, Bleu, Une histoire symbolique du Moyen-âge occidental, l’Ours.

 

Le noir est une couleur ? par Michel Pastoureau.