Au Carrefour du fantastique et du surnaturel, par Erckmann et Chatrian
On n’aura du fantastique chez Erckmann et Chatrian qu’une compréhension unilatérale et on se trompera sur leur état mental, leur état d’esprit, si l’on oublie dans leurs œuvres ces quelques récits comiques, de philosophie légère et heureuse, comme dans l’Ami Fritz, L’illustre Docteur Mathéus, Le Taverne au Jambon de Mayence. D’un premier récit qui englobait cette dernière pièce, les auteurs ont eu raison d’écrire deux scènes assez violentes, dont ils confectionneront deux contes à part, Le Combat de coqs qui paraitra en 1860 parmi les contes fantastiques, et Le Combat d’ours qui figurera dans une autre série encore, Les Contes de la Montagne.
(…) Ces deux contes, comme leurs titres l’indiquent, consistent essentiellement en la description d’un combat d’animaux, organisé dans la grande cour de l’auberge. Ils ne sont fantastiques par aucun surnaturel, aucun mystère ; ils le sont uniquement par la cruauté du spectacle, son absurdité, sa folie croissante. Ainsi, du moins en jugeons nous, et le lecteur d’aujourd’hui, qui connait la déclaration des droits de l’animal, y est probablement plus sensible que ne le furent les contemporains d’Erckmann et Chatrian. En tous cas, aucune morale de compassion n’est signifiée, ni soulignée en conclusion. Le narrateur partage l’enthousiasme, le délire, les émotions de la foule qui fait des paris et veut des coups de théâtre sanglants. Seule singularité : il observe, afin de peindre. L’intérêt, le sens de tout le récit, rapporté avec réalisme, sans tremblement, est purement esthétique. On saluera de surcroit la prouesse littéraire de l’écrivain.
Dans Hugues-le-Loup, comme dans bon nombre de récits fantastiques, Erckmann et Chatrian nous mettent en garde contre la fragilité de l’homme soi-disant civilisé. L’exemple de la peste noire montre qu’il suffit de peu pour que les instincts les plus bas de l’homme se réveillent, que son animalité latente resurgisse et se retourne contre ses semblables. La scène de la chasse à la Peste-Noire le prouve d’une manière terrifiante.
Hugues-le-Loup, ce conte noir, n’est pas seulement pessimiste quand à la perfectibilité de l’être humain. En se référant à Rudolf Otto et à son livre « Das Heilige » (1917), on serait tenté d’évoquer le numineux * (Das Numinose), terme par lequel Otto désigne la conscience que l’homme a d’être conditionné par une force distincte de sa volonté qu’il appelle « le Tout Autre ».
Collection de l’université de Haute-Alsace. Centre de recherche sur l’Europe littéraire. Eric Lysoe dirige le centre de recherche sur l’Europe littéraire. Spécialiste du fantastique, il s’est surtout intéressé aux auteurs américains, anglais, français et belges.
« Erckmann-Chatrian, au carrefour du fantastique ». Suivi de « Histoires et Contes fantastiques » par Emile Erckmann-Chatrian. Presses universitaires de Strasbourg.
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