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Un livre, une page. Ailleurs, chez moi (Abroad at home), par Douglas Kennedy

Publié le par Dominique

"Nous étions une famille de la classe moyenne à Manhattan. Mon père haïssait tout dans cette vie étriquée et tâchait de passer autant de temps que possible hors du pays. Quoique aussi jeune, à quelques mois de mon neuvième anniversaire, j'avais déjà le sentiment que mes parents ne s'appréciaient pas, et que le meilleur moyen d'échapper aux drames de leur guerre domestique sans fin serait de quitter la maison dès que je pouvais. Mes grands-parents maternels qui habitaient l'Upper West Side, m'ont longtemps fourni le refuge dont j'avais besoin. Ils possédait un assez grand appartement juste en face du Muséum d'histoire naturelle. Leur logement était un endroit sombre, plein de meubles anciens et de photos de messieurs allemands du XIXe siècle qui avaient fait le voyage de leur patrie jusqu'au nouveau monde. Mon grand-père Milton, né en 1895, avaient grandi à Yorkville à l'époque où ce quartier de Manhattan était une enclave de la classe ouvrière juive-allemande. Sa femme, Mildred venait de Brooklyn, n'avait jamais travaillé, avait donné naissance à une fille unique, et n'avait jamais foutu la paix à personne. Elle était ce qu'on appelle une Yenta en argot yiddish, une fouineuse qui se mêlait des affaires de tout le monde comme si c'était son droit le plus strict. Mais quand j'avais huit ans, elle m'accueillait toujours à bras ouverts, visiblement ravie que son petits-fils aîné veuille passer autant de temps chez eux. J'y allais surtout pour voir mon grand-père, un petit homme propriétaire d'une entreprise de bijouterie dans le Diamond District de Manhattan. "N'oublie jamais ça, aimait-il me dire, tu habites la meilleure ville du monde". Comme ma grand-mère, il n'avait pas fait d'études. Mais tous deux, férus de lecture, étaient abonnés à un service bien connu à l'époque, le Book of the Month Club, qui leur envoyait un livre chaque mois. Puisque ma grand-mère préférait les romances et la fiction historique, et mon grand-père les romans policiers et les récits de guerre, ils recevaient chacun un ouvrage différent toutes les quatre semaines....qu'ils ne manquaient jamais de dévorer. Ils possédaient une énorme radio ancienne, une vieillerie datant des années 1930, que ma grand-mère laissait allumée sur une fréquence qui diffusait de la musique populaire, facile à écouter. Quand nous avons récupéré leur appartement l'année suivante, j'ai hérité de la radio, et, adolescent, je me suis découvert une obsession pour les stations de jazz et de musique classique new-yorkaises. Assis face à ce mastodonte (la radio mesurait environ 1,20 m de haut, encastrée dans un meuble en acajou verni, avec un bouton aux fioritures dorées qui s'illuminait avec un bourdonnement caractéristique lorsqu'on le tournait), j'ai découvert une nouvelle forme d'échappatoire en me noyant dans la musique J'écoutais religieusement les concerts du Metropolitan Opera diffusés en direct tous les samedi après-midi à 13h05." (page 58-59).

Un livre, une page. Ailleurs, chez moi (Abroad at home), par Douglas Kennedy
Un livre, une page. Ailleurs, chez moi (Abroad at home), par Douglas Kennedy